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Enclavé au cœur de l'Asie, le Cachemire ou "Kashmir", dont
l'appellation est d'origine sanskrite, a joui, à plusieurs reprises, au
cours de sa longue histoire, d'un certain degré d'autonomie, voire d'indépendance.
La domination sikh, établie au début du XIXe siècle et sanctionnée par
un traité entre les Britanniques et Ghulab Singh en 1846, a conduit à
l'unification d'un ensemble relativement hétérogène de 218 000 km2, bien
plus étendu que la vallée du Cachemire qui en constitue le centre vivant
et peuplé. Inclus jusqu'en 1947 dans l'Empire britannique, avec le statut
d'État princier, le Cachemire constitue aujourd'hui comme par le passé
un enjeu pour les États de la région. Il est divisé entre l'Inde et le
Pakistan, et la Chine contrôle tout au nord-est le district d'Aksai Chin.
La question du Cachemire a d'importantes répercussions internationales.
Une diversité liée aux caractères
naturels
Deux régions basses rassemblent la plus grande part des quelque
8 millions d'habitants du Cachemire : l'une, marginale, sur le piémont
de l'Himalaya, forme les régions de Jammu et de Poonch ; l'autre, intérieure
à la chaîne, est la vallée du Cachemire elle-même. En dehors de ces domaines
favorisés, l'immense région montagneuse n'est que faiblement peuplée.
L'ensemble est assez facile à diviser en un certain nombre d'unités bien
différenciées, que nous décrirons du sud au nord.


La région de piémont et des Siwaliks
Une
plaine de piémont assez ravinée, large de 20 à 30 km, constitue en fait
un simple prolongement du Pendjab. Puis, une masse de terrains très récents,
débris provenant de l'érosion de la chaîne himalayenne en formation, eux-mêmes
plissés à l'extrême fin du Tertiaire et au Quaternaire, constitue la région
des Siwaliks. Celle-ci présente une série de chaînons parallèles, hauts
de 600 à 1 200 m seulement, séparés par de longues dépressions connues
sous le nom de duns.
Le climat est nettement tropical avec des pluies relativement abondantes,
surtout pendant la mousson d'été ; mais des dépressions d'ouest apportent
aussi des pluies hivernales non négligeables, comme dans toute l'Inde
du Nord-Ouest.
Ce climat explique la présence - sur les pentes des Siwaliks, surtout
en exposition nord - d'une belle forêt de conifères. Il favorise aussi
l'agriculture à deux saisons avec une culture d'été (kharif ) produisant
surtout du maïs et du bajra (céréale de la famille des millets), et une
culture d'hiver (rabi ) fondée sur l'orge et le sésame. C'est une
version appauvrie de la culture du Punjab voisin : les sols sont généralement
médiocres et menacés par le ravinement ; de plus, l'irrigation y est peu
développée. Dans le Poonch, on a bien construit le barrage de Mandla,
mais il est surtout destiné à l'irrigation des plaines en contrebas, dans
le Pakistan occidental.
Au sud-est, dans la région de Jammu, la population est de religion hindouiste,
à laquelle elle emprunte la structure classique des castes. Parmi ces
hindous, les Dogras, émigrés du Rajahstan, constituent un groupe actif
aux traditions guerrières bien affirmées. Ghulab Singh et ses descendants,
souverains du Cachemire jusqu'en 1947, étaient issus de ce groupe. Au
nord-ouest, les populations du Poonch sont au contraire musulmanes.


Le Pir Panjal
Le
Pir Panjal est une chaîne qui prolonge vers le nord du Moyen Himalaya.
Elle est déjà assez impressionnante, puisque les sommets s'élèvent à plus
de 4 500 m et que les cols les plus bas sont à près de 3 500 m. Elle est
formée de nappes de charriage assez peu métamorphiques. Les plus hauts
sommets sont constitués par des terrains plus durs, quartzites et terrains
volcaniques surtout.
Encore bien arrosée par la mousson, la chaîne est couverte au sud de forêts
de chênes, jusque vers 3 500 m, et sur le versant nord de conifères.
Le peuplement n'est pas très dense, cultivateurs et pasteurs y coexistent.


La vallée du Cachemire
C'est la deuxième région vivante de l'ensemble, le Cachemire
historique. L'origine de cette grande dépression de 140 km de long paraît
être un mouvement de subsidence très récent à l'intérieur de l'édifice
des nappes de charriage himalayennes. Elle est suivie sur l'essentiel
de sa longueur par la rivière Jhelum, qui s'en échappe par une gorge puissante
à travers le Pir Panjal. Un contraste fondamental oppose des régions basses
et humides, émaillées de nombreux lacs, à des terrasses sèches, très plates,
connues sous le nom de karewas. Le fond de la vallée est à environ
1 500 m d'altitude ; aussi le climat est-il du type tempéré à hiver marqué.
En janvier, les températures minimales moyennes sont de - 3°C, les
maximales ne dépassant guère 5°C. Il neige assez abondamment de novembre
à février. L'été est chaud, avec des températures diurnes de 31°C
en moyenne, et nocturnes de 18°C. Les pluies d'été sont assez faibles,
puisque les deux mois les plus arrosés ne comptent guère plus de 50 mm
chacun (juillet et août) : quantités insuffisantes, compte tenu de la
forte évaporation diurne.
Ce climat rend possible une agriculture estivale comparable à celle de
l'Inde des plaines. Le riz y réussit bien, grâce à un système d'irrigation
très développé. Les rivières, bien alimentées par l'eau qui ruisselle
des montagnes, sont dérivées par un réseau très dense de canaux. Sur les
terres sèches, le riz cède la place au maïs, tandis que sur les pentes
l'altitude oblige à lui faire préférer le millet, puis l'orge. Cette céréaliculture
est complétée par l'exploitation des arbres. Les nuits et les hivers froids
excluent les espèces tropicales, si bien que le Cachemire offre de très
beaux exemples de ces oasis à peupliers, si caractéristiques de l'Asie
centrale. De très nombreux arbres fruitiers, pommiers, poiriers, abricotiers,
donnent une production importante, exportée vers les contrées tropicales
voisines. Les mûriers sont à l'origine d'un actif élevage de vers à soie.
Autour des lacs et souvent sur les lacs, les paysans du Cachemire cultivent
des légumes dans leurs célèbres jardins flottants. La fraîcheur des nuits
d'été, et surtout la modération des températures en mai et juin, la beauté
des lacs, des lignes de saules et de peupliers, expliquent l'attrait touristique
du Cachemire pour les populations des plaines desséchées, brunies et surchauffées
pendant les mois qui précèdent la mousson. Aussi le tourisme est-il une
des grandes ressources de la vallée.
Il
contribue pour une large part à l'activité de Srinagar, ville de plus
de 600 000 habitants, actif centre d'artisanat, malgré la disparition
de la très célèbre industrie des fins châles de laine. Les maisons de
bois se groupent autour des lacs et des canaux, si bien que la ville évoque
"quelque Venise un peu sordide plantant un décor branlant autour de canaux
jaunes".
Cette vallée en apparence heureuse connaît cependant de graves problèmes.
La population paysanne, essentiellement musulmane, a été longtemps soumise
aux pandits, hindous de haute caste, et surtout aux grands propriétaires
semi-féodaux, les jagirdars dogras. Cependant, une réforme agraire assez
radicale a bien allégé les charges pesant sur les tenanciers, dont un
nombre important sont devenus propriétaires.


L'ensemble montagneux du Nord
Le grand ensemble montagneux du Nord est composé de
trois parties bien distinctes :
- Le Grand Himalaya commence à l'ouest
par un massif très puissant et individualisé,celui du Nangha Parbat.
Une énorme masse cristalline, soulevée par des
mouvements très récents, s'élève à plus de 8 000 mètres. Comme elle
est entourée sur trois côtés par la gorge de l'Indus, dont le fond est
seulement à 1 300 m d'altitude environ, les grandes falaises de plus
de 5 000 m de dénivellation ne sont pas rares, et l'ensemble constitue
un des plus énergiques reliefs de l'Himalaya. Les montagnes qui font
suite au Nangha Parbat vers le sud-est sont moins impressionnantes,
avec des sommets culminant à plus de 6 000 m et des cols voisins de
3 500 m. Cette chaîne est sculptée dans des nappes sédimentaires, les
grandes masses cristallines qui reparaîtront au Népal étant ici absentes.
-
La
zone de l'Indus est caractérisée par la très curieuse
vallée longitudinale de ce fleuve, qui suit une suture fondamentale,
limite nord de l'Himalaya. Elle est bordée au nord par la chaîne du
Ladakh. Cette région est caractérisée par la sécheresse des vallées.
À 3 500 m d'altitude, Leh ne reçoit que 80 mm de pluie par an, et d'immenses
versants ne sont couverts que d'une steppe à armoise, où seule l'irrigation
permet aux peupliers et aux arbres fruitiers d'apporter une note plus
riante.
- Le Karakoram est une énorme montagne
de plus de 350 km de long. Le soulèvement très récent d'une zone axiale
cristalline explique le prodigieux ensemble de pics de plus de 8 000
m, plus impressionnant que celui du Népal. D'énormes glaciers couvrent
de 30 à 40 % de la superficie du Karakoram (contre 2,2
% dans les Alpes). À l'extrême nord-est, les hauts plateaux d'Aksai
Chin évoquent le Tibet. La population de cet ensemble montagneux est
très faible. Ses habitants tirent leur subsistance de champs irrigués,
portant de l'orge et des arbres fruitiers (pommiers et abricotiers),
et d'un élevage pastoral de montagne (yaks, chèvres et moutons). Les
grands monastères y possédaient jusqu'à une date relativement récente
une grande partie des terres.


Une terre convoitée
Terre hindoue et bouddhiste depuis l'époque de l'empereur
Asoka (IIIe siècle av. J.-C.), le Cachemire, qui fut parfois indépendant,
se convertit presque totalement à l'islam à compter du XIVe siècle. Il
tombe sous la coupe de différents maîtres : Mogols au XVIe siècle, Afghans
au XVIIIe, Sikhs puis Britanniques au XIXe. En fait, le Cachemire musulman
conserve, à l'époque coloniale, une certaine autonomie sous l'autorité
de son souverain hindou jusqu'en 1947, date de l'indépendance de l'Inde
et du Pakistan. Le raid de tribus pathanes venues du Pakistan oblige le
maharajah à demander officiellement le rattachement à l'Inde, en octobre
1947. Toutefois un gouvernement de l'"Azad Cachemire" (Cachemire libre)
se constitue simultanément dans les zones occupées par le Pakistan. Un
cessez-le-feu, signé sous les auspices de l'O.N.U. le 1er janvier 1949,
met fin aux combats sporadiques entre troupes indiennes et pakistanaises.
Les Pakistanais contrôlent alors tout le Nord et une étroite bande à l'ouest,
soit plus du tiers de l'État princier et environ un million d'habitants.
De leur côté, les Indiens conservent la maîtrise de la vallée de la Jhelum
avec la capitale Srinagar, le Jammu et le Ladakh, c'est-à-dire
presque les deux tiers du Cachemire et environ trois millions d'habitants.
En dépit des insistances pakistanaises, le référendum, promis en 1947
par l'Inde pour permettre un libre choix aux Kashmiri, n'a jamais eu lieu.
Le Cachemire empêche toute normalisation des relations entre les deux
pays voisins. Il provoque le conflit d'août-septembre 1965 dont l'épilogue,
la conférence de Tachkent, en janvier 1966, ne résout rien. La nouvelle
guerre indo-pakistanaise de décembre 1971, déclenchée par la révolte des
Bengalis, connaît des prolongements au Cachemire mais ne modifie pas,
dans cette région, le statu quo ante . L'accord de Simla, conclu
le 2 juillet 1972, traduit le souhait des deux parties de trouver une
solution pacifique et sans intervention extérieure.
Pour faire valoir leurs points de vue, les protagonistes recherchent des
appuis internationaux. Depuis son désengagement, la Grande-Bretagne observe
une stricte neutralité. La Chine a achevé, à l'insu de tous, en 1957,
une route reliant le Sinkiang (Turkestan oriental) au Tibet, à travers
l'Aksai
Chin, partie orientale du Ladakh, considérée comme indienne par New
Delhi. L'implantation chinoise dans cette région, consolidée à l'issue
du conflit sino-indien de 1962, s'étend sur 37 555 kilomètres carrés.
Grâce à un traité frontalier signé avec le Pakistan, en mars 1963, mais
dénoncé par l'Inde, la Chine a, en plus, acquis 5 180 kilomètres carrés
dans le Karakoram. Elle a achevé en 1978 la construction d'une route reliant
le Sinkiang au Pendjab. Ainsi, la présence et l'influence chinoises, ressenties
comme une menace par l'Inde, semblent un fait acquis qui donne une dimension
nouvelle au problème du Cachemire. Les États-Unis apparaissent plutôt
favorables à la thèse pakistanaise. Moscou, au contraire, appuie l'Inde,
contrepoids possible en Asie à la puissance chinoise depuis 1955.
La ligne
de cessez-le-feu pourrait, moyennant certains aménagements (l'un a
d'ailleurs eu lieu en décembre 1972), être acceptée comme frontière internationale.
Son étanchéité, depuis 1949, contribue à rendre dissemblables les "deux
Cachemires". L'évolution du Pakistan (éclatement de 1971 avec la sécession
du Bangladesh, exécution de Ali Bhutto en 1979, décès troublant du général
Zia en 1988...) déçoit les habitants de la vallée de la Jhelum qui bénéficient
d'une relative autonomie au sein d'une Inde non théocratique. Par ailleurs,
les autorités d'Islamabad admettent tacitement le partage puisqu'elles
considèrent qu'une partie des territoires placés sous leur juridiction,
en l'occurrence le Nord, ne pourrait sous aucun prétexte être l'objet
d'un référendum.
La partie du Cachemire contrôlée par le Pakistan est peuplée exclusivement
de musulmans, sunnites pour la plupart, comprend, en effet, deux régions
distinctes : l'"Azad Cachemire" (12 000 km2, moins de deux millions d'habitants,
capitale Muzaffarabad), relativement autonome, et les territoires du Nord
(67 000 km2, 150 000 habitants, chef-lieu Gilgit) qui dépendent du gouvernement
central d'Islamabad.
Le Cachemire contrôlé par l'Inde (sept millions d'habitants pour 100 000
km2) abrite des populations en majorité musulmanes : près de 70 % contre
28 % d'hindous. Le Jammu et Cachemire constitue un État de l'Union indienne,
qui conserve quelques particularités juridiques. L'État a connu des épisodes
d'agitation, surtout pendant les premières années qui ont suivi l'indépendance.
La libération puis l'accession au pouvoir de Sheikh Abdullah, vieux militant
de l'indépendance indienne et ami de Nehru, a assuré davantage de stabilité
politique à partir du milieu des années 1960. En 1981, la mort de ce dirigeant
bien accepté par la majorité de la population a fait craindre une reprise
de l'agitation pour l'indépendance. La venue au pouvoir de son fils comme
chief minister s'est faite sans trop de difficulté, mais, par la
suite, l'agitation politique reprend et, à partir du printemps de 1989,
la poussée séparatiste se fait sentir avec vigueur, provoquant des troubles
graves. Dans l'attente de la reconnaissance de jure d'une partition
de fait, New Delhi et Islamabad consolident leurs positions en surveillant
les activités politiques des Kashmiri et en accordant aux territoires
qu'ils contrôlent une aide économique importante.
Source : Encyclopædia Universalis

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